jeudi 13 décembre 2018

« Dieu nous a tout dit en son Fils »

Jean de la Croix Carmes ocd
Extraits de la Montée au Carmel de saint Jean de la Croix, livre II, chap. 22 :

3. Le motif principal pour lequel, sous la loi ancienne, il était licite d'interroger Dieu, et pour lequel il convenait aux prophètes et aux prêtres de désirer des visions et des révélations, c'est que la foi n'était pas encore fondée, ni la loi évangélique établie. Par cela même, il était nécessaire que Dieu manifestât ses volontés, soit en employant le langage humain, soit par visions et révélations, figures et symboles, soit par tout autre moyen d'expression. Car tout ce qu'il disait ou répondait, toutes ces manifestations et révélations, étaient des mystères de notre foi, ou des vérités qui s'y rapportaient et l'avaient pour but.

Mais maintenant que la foi est fondée dans le Christ et que la loi évangélique est établie en cette ère de grâce, il n'y a plus lieu de consulter Dieu de cette manière, pour qu'il parle et réponde comme alors. Car en nous donnant son Fils ainsi qu'il l'a fait, lui qui est sa Parole dernière et définitive, Dieu nous a tout dit ensemble et en une fois, et il n'a plus rien à dire.

4. C'est la doctrine de saint Paul aux Hébreux, quand il les engage à renoncer aux pratiques primitives, aux rapports avec Dieu selon la loi de Moïse, les exhortant à fixer uniquement les yeux sur le seul Christ. Il leur dit: Dieu qui jadis, tant de fois et de tant de manières, avait parlé à nos pères par les prophètes, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils (He 1,1-2). L'Apôtre nous apprend ainsi que Dieu est devenu en quelque sorte muet. Il n'a plus rien à nous dire, puisque ce qu'il disait jadis en déclarations séparées, par les prophètes, il l'a dit maintenant de façon complète, en nous donnant le tout dans le Fils.

5. Concluez-en que désirer sous la nouvelle Loi visions ou révélations, ce n'est pas seulement faire une sottise, c'est offenser Dieu, puisque par là nos yeux ne sont pas uniquement fixés sur le Christ, sans chercher chose nouvelle.

Dieu en effet pourrait répondre :
« Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, par la Parole qui est mon Fils. Fixez les yeux sur lui seul, car en lui j'ai tout établi, en lui j'ai tout dit, tout révélé, et vous trouverez là bien plus que tout ce que vous désirez et demandez.
Depuis le jour où je descendis sur lui, avec mon Esprit, au mont Thabor, en disant : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis ma complaisance : écoutez-le (Mt 17,5), j'ai cessé toutes mes anciennes pratiques d'enseignement, de réponses, et je lui ai confié cette mission. Si j'ai parlé avant cette heure, c'était pour vous promettre le Christ, et si on m'adressait des demandes, elles s'harmonisaient avec la recherche et l'espérance du Christ. Tout bien devait se concentrer en lui, comme le proclame maintenant la doctrine exposée par les Évangélistes et les Apôtres. C'est pourquoi, si quelqu'un reprend l'ancienne méthode, demandant que je lui parle, que je lui révèle quelque chose, c'est comme s'il demandait de nouveau le Christ, et plus de doctrine de foi que je n'en ai donné. Et c'est manquer de foi dans le Christ, puisque cette foi a été donnée en lui ; c'est même faire injure à mon Fils bien-aimé, puisque ce manque de foi en lui équivaut en quelque sorte à lui demander une seconde incarnation, afin qu'il recommence sa vie et sa mort. Non, il ne faut plus vous adresser à moi par désirs de visions et de révélations : retenez-le bien, tout se trouve déjà réalisé en lui et infiniment plus.
Jean de la Croix Carmes ocd6. Si tu veux que je te dise un mot de consolation, regarde mon Fils, qui m'est si obéissant et soumis pour mon amour et qui est affligé, et tu verras tout ce qu'il te répondra. Si tu veux que je t'explique des choses occultes ou des événements, jette seulement les yeux sur lui et tu y trouveras des mystères très cachés et la sagesse et les merveilles de Dieu qui sont encloses en lui, selon ce que dit mon Apôtre: En lequel Fils de Dieu, tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu sont cachés (Col 2,3). Ces trésors de la sagesse seront pour toi beaucoup plus sublimes, plus savoureux et plus utiles que ce que tu veux savoir. Car pour cela le même Apôtre se glorifiait, disant qu'il ne savait autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (1Co 2,2). Et si tu veux encore d'autres visions et révélations divines ou corporelles, regarde-le aussi en son humanité, et tu y trouveras plus que tu ne penses, parce que l'Apôtre dit aussi que toute la plénitude de la divinité demeure corporellement dans le Christ (Col 2,9).
Cet enseignement du Docteur mystique est proposé à l'Office des Lectures au bréviaire du lundi de la 2ème semaine de l'Avent et mériterait d'être mieux connu. Il pourrait être complété par d'autres chapitres du même livre, le chap. 11, par exemple. Cet enseignement s'inscrit totalement dans l'itinéraire de l'âme vers Dieu que propose saint Jean de la Croix, qui répète à maintes reprises dans son œuvre que "la foi est le moyen le plus proche et le plus proportionné à l'entendement, afin que l'âme puisse parvenir à la divine union d'amour". L'âme ne doit donc avoir aucun autre appui que la foi; cela implique un dépouillement progressif de tout le reste...

Extraits de la Montée au Carmel de saint Jean de la Croix, livre II, chap. 11 :

2. Or il faut savoir que bien que toutes ces choses puissent arriver aux sens par la voie de Dieu, il ne faut jamais s'y fier, ni les admettre, mais les fuir totalement, sans vouloir examiner si elles sont bonnes ou mauvaises ; car plus elles sont extérieures et corporelles, moins il est certain qu'elles viennent de Dieu, car il est plus propre et ordinaire à Dieu de se communiquer à l'esprit - où il y a plus de certitude et de profit pour l'âme - qu'au sens, où il y a ordinairement beaucoup de danger et de tromperie, étant donné qu'en elles le sens corporel se rend juge et appréciateur des choses spirituelles, pensant qu'elles sont comme il les sent, alors qu'elles sont aussi différentes que le corps de l'âme et la sensualité de la raison; car le sens corporel est aussi ignorant des choses rationnelles et encore plus, dis-je, des spirituelles, comme une bête des choses raisonnables, et même davantage.

3. Et ainsi, il se trompe beaucoup celui qui estime de telles choses, et il se met en grand danger d'être trompé, et pour le moins il aura en soi un total empêchement pour aller au spirituel, parce que toutes ces choses corporelles, comme nous avons dit, n'ont aucune proportion avec les spirituelles ; et ainsi il faut toujours tenir que de telles choses viennent du démon plutôt que de Dieu, vu que le démon a plus de pouvoir dans l'extérieur et le corporel, et y induit en erreur bien plus aisément qu'en ce qui est plus intérieur et spirituel.

4. Ces objets et ces formes corporelles, plus ils sont en soi extérieurs, moins ils profitent à l'intérieur et à l'esprit, à cause de la grande distance et du peu de proportion qu'il y a entre le corporel et le spirituel, car, bien que par elles se communique un peu d'esprit - comme il se communique toujours quand elles sont de Dieu -, c'est beaucoup moins que si les mêmes choses étaient plus spirituelles et intérieures ; et ainsi, elles causent plus facilement de l'erreur, de la présomption et de la vanité en l'âme, parce qu'étant si palpables et matérielles, elles émeuvent fort le sens ; et il semble au jugement de l'âme que ce soit une grande chose puisque cela est fort sensible, et elle court après, abandonnant la foi, pensant que cette lumière est le guide et le moyen de son aspiration, qui est l'union de Dieu; et elle perd d'autant plus le chemin et le moyen qui est la foi, qu'elle fait davantage cas de telles choses.

5. En outre, l'âme qui se voit avec ces choses extraordinaires conçoit souvent une secrète opinion de soi-même, qu'elle est déjà quelque chose devant Dieu, ce qui est contraire à l'humilité. Le démon aussi sait bien glisser en l'âme une satisfaction de soi cachée, et parfois très manifeste. C'est pourquoi il met souvent ces objets dans les sens, montrant à la vue des figures saintes et des lumières très éclatantes et des paroles en l'ouïe bien déguisées et des odeurs très suaves, et des douceurs dans la bouche, et dans le toucher des délices, afin que les ayant appâtés par là, il les attire en bien des maux. De sorte qu'il faut toujours rejeter ces représentations et sentiments, car à supposer que certains soient de Dieu, cela néanmoins ne fait point de tort à Dieu, ni ne laisse pas d'en recevoir l'effet et le fruit que Dieu par eux veut faire à l'âme, encore que l'âme les rejette et ne les veuille.

6. La raison en est que la vision corporelle, ou le sentiment en l'un des autres sens, aussi bien qu'en toute autre communication des plus intérieures, si elle est de Dieu, à l'instant qu'elle paraît ou se sent, elle opère son effet en l'esprit, sans attendre que l'âme délibère si elle l'admet ou pas ; car comme Dieu donne ces choses surnaturellement sans participation suffisante ni habileté de l'âme, de même, sans son soin ni son adresse, Dieu fait en elle ce qu'il veut par de telles choses, parce que cela s'opère passivement en l'esprit, et ainsi cela ne consiste pas à vouloir ou ne pas vouloir pour que cela soit ou ne soit pas ; comme si on jetait du feu sur un homme nu, il ne lui servirait de rien de ne pas vouloir se brûler, vu que le feu ferait forcément son effet. Ainsi sont les bonnes visions et représentations, qui même sans le vouloir de l'âme, font leur effet en elle premièrement et principalement plutôt que dans le corps. De même celles qui sont de la part du démon, malgré l'âme, causent en elle du trouble, ou de l'aridité, ou de la vanité, ou de la présomption en l'esprit; encore qu'elles n'aient pas tant d'efficacité en l'âme que celles de Dieu au bien; parce celles du démon peuvent seulement mettre les premiers mouvements dans la volonté -et ne sauraient la porter à davantage si elle n'y consent - ; et leur inquiétude ne dure guère, si le peu de courage et de soin de l'âme ne l'entretient; mais celles qui sont de Dieu pénètrent l'âme et meuvent la volonté à aimer et laissent leur effet auquel l'âme ne peut pas plus résister, encore le voudrait-elle, que la vitre au rayon du soleil quand il donne sur elle.

7. Ainsi, l'âme ne doit jamais se risquer à vouloir les admettre, même si, comme je dis, elles sont de Dieu, car si elle veut les admettre, il y a six inconvénients. Le premier que la foi aille en diminuant, parce que les choses qu'on expérimente avec les sens y dérogent grandement, puisque la foi, nous l'avons dit, est au-dessus de tout sens ; et ainsi on s'écarte du moyen de l'union de Dieu, en ne fermant pas les yeux de l'âme à toutes ces choses des sens. Le deuxième, que si on n'y renonce pas, cela empêche l'esprit, parce que l'âme s'y arrête et l'esprit ne vole pas à l'invisible. C'est là une des causes pour lesquelles le Seigneur dit à ses disciples pourquoi il fallait qu'il s'en allât afin que vînt l'Esprit Saint (Jn 16,1); comme aussi il ne laissa pas Marie-Madeleine toucher ses pieds (Jn 20,11) après la résurrection, afin qu'elle s'établît en foi. Le troisième est que l'âme devient propriétaire en de telles choses et ne chemine pas en la vraie soumission et nudité d'esprit. Le quatrième, qu'elle perd l'effet et l'esprit qu'elles causent en l'intérieur, parce qu'elle met les yeux dans le sensible de ces choses, qui est le moins important ; et ainsi elle ne reçoit pas si abondamment l'esprit qu'elles causent, qui s'imprime et se conserve davantage en niant tout le sensible, qui est fort différent du pur esprit. Le cinquième, qu'elle va perdant les bienfaits de Dieu, attendu qu'elle s'en rend propriétaire et n'en profite pas bien ; et les prendre avec propriété et ne pas en faire son profit, c'est vouloir les accaparer; car Dieu ne les donne pas pour que l'âme veuille les prendre, puisque jamais l'âme ne doit se déterminer à croire qu'elles sont de Dieu. Le sixième est qu'en voulant les admettre, elle ouvre la porte au démon pour la tromper en d'autres semblables, qu'il sait fort bien simuler et déguiser en sorte qu'elles paraissent bonnes, puisqu'il peut, comme dit l'Apôtre, se transfigurer en ange de lumière (2Co 11,14). Dont nous traiterons, moyennant la faveur divine, au Livre II, au chapitre de la gourmandise spirituelle.

8. Ainsi, convient-il toujours à l'âme de les rejeter à yeux clos, de quelque part qu'elles viennent, parce que, si elle ne le faisait pas, elle donnerait tellement lieu à celles du démon, et favoriserait tellement le démon, que non seulement elle recevrait les unes au lieu des autres, mais que celles du démon se multiplieraient et que celles de Dieu cesseraient, tellement que tout se réduirait à être du démon et qu'il n'y aurait plus rien de Dieu ; comme il est arrivé à plusieurs âmes imprudentes et de peu de savoir, qui se sont tellement abandonnées à recevoir ces choses, que beaucoup ont été empêchées de retourner à Dieu en pureté de foi ; et plusieurs ne purent retourner, le démon ayant jeté en elles de nombreuses racines. C'est pourquoi, il vaut mieux se fermer à elles et les nier toutes, parce que dans les mauvaises on évitera les tromperies du démon, et dans les bonnes l'empêchement de la foi, et l'esprit ne laissera pas d'en tirer profit. Et comme Dieu les ôte quand on les admet, parce qu'ordinairement on y a de la propriété sans aucun fruit, et que le démon y introduit et augmente les siennes, parce qu'il trouve place et libre accès pour elles, ainsi, quand l'âme est soumise et contraire à elles, le démon cesse, voyant qu'il ne nuit point par là, et Dieu, au contraire, augmente et perfectionne les faveurs en cette âme humble et désappropriée, la traitant dans les grandes choses, comme le serviteur qui a été fidèle en peu de choses (MT 25,21).