dimanche 14 octobre 2018

Sainte Thérèse de Jésus, la bien-nommée

Avila
Avila, 1534. Une jeune fille de 19 ans frappe à la porte du monastère des carmélites. Qu'elle a donc belle allure! "La taille prise dans une basquine de velours, elle balance une vaste jupe de taffetas orangé cernée de biais de velours noir." Tout lui réussit dans le monde où elle semble promise à un brillant avenir. Pourquoi va-t-elle entrer dans ce monastère une année plus tard?

Parce qu'elle a soif d'une eau que le monde est incapable de lui donner, une eau dont Jésus seul peut l'abreuver, comme Il le fit jadis pour la Samaritaine. Ce Jésus, elle le découvre de plus en plus présent dans sa vie grâce à ce qu'elle appelle l'oraison, cette "conversation intime d'amitié avec Celui dont elle se sait aimée". Or, de plus en plus exigeant envers elle, Jésus ne peut tolérer plus longtemps que son cœur soit encore partagé entre des affections humaines et son amour à Lui qui veut ce cœur tout entier. Il devient de plus en plus nécessaire que le ver à soie se métamorphose en gracieux papillon, que la brillante Dame Teresa de Ahumada y Cepeda, comme on l'appelle dans son monastère, se transforme en une ardente Sœur Teresa de Jésus, comme on l'appellera bientôt. C'est précisément ce qui arrive un certain jour de printemps 1554, alors qu'elle est en prière devant un Christ "couvert de
Ste Thérèse de Jésusplaies".

A partir de ce moment, sa vie ne lui appartient plus, mais devient celle de Jésus lui-même, vivant en elle. Elle avouera un jour à son confesseur «qu'il est impossible d'imaginer une personne plus énamourée d'une autre qu'elle ne l'était elle-même de Notre-Seigneur; elle ne cessait de Lui parler ou de parler de Lui». Devant une telle avalanche de grâces, le cœur de Thérèse, de plus en plus enchaîné à Celui de l'Ami divin, ne veut plus rechercher que son "honneur" à Lui. Le monde est en feu! les guerres de religion grondent en France, y répandant la terreur. Que faire pour arrêter un tel désastre?

«J'aurais volontiers donné mille vies pour sauver une seule de ces âmes qui s'y perdaient en grand nombre. Mais étant femme et bien imparfaite encore, je me voyais impuissante à réaliser ce que j'aurais voulu pour la gloire de Dieu. Tout mon désir était, et est encore, que, puisqu'il a tant d'ennemis et si peu d'amis, ceux-ci du moins lui fussent dévoués. Je me déterminai donc à faire le peu qui dépendait de moi, c'est-à-dire suivre les conseils évangéliques dans toute la perfection possible et à porter au même genre de vie les quelques religieuses de ce monastère».
Christ à la colonne
Ce monastère, c'est celui de Saint Joseph d'Avila, fondé le 24 août 1562. Il sera suivi d'une quinzaine d'autres conçus selon le même modèle, un modèle strictement évangélique fait de pauvreté, de simplicité, d'amour fraternel, de détachement, de solitude et de prière incessante. La carmélite ne s'enferme pas derrière ses grilles pour y jouir égoïstement de la présence divine; elle vient pour offrir sa vie en vue du salut du monde.

Ainsi que le dira plus tard Edith Stein, l'une des plus émouvantes filles de la grande Thérèse, morte dans un camp de concentration hitlérien:
 «L’Épouse du Christ se tient debout à ses côtés, comme l’Église et comme la Mère de Dieu, qui est l’Église dans sa forme parfaite. Le don total de son être et de sa vie la fait entrer dans la vie et les travaux du Christ, lui permettant de compatir et de mourir avec Lui, de cette mort terrible, qui fut pour l'humanité la source de sa vie. Ainsi l'épouse de Dieu connaît-elle une maternité spirituelle qui embrasse l'humanité entière, soit qu'elle prenne part active à la conversion des âmes, soit qu'elle obtienne par son immolation les fruits de grâce pour ceux qu'elle ne rencontrera jamais humainement». 
Pour mener à bien la réalisation d'une œuvre aussi prodigieuse, Thérèse obtint l'aide inappréciable d'un autre géant de la contemplation et de la sainteté, saint Jean de la Croix, chef de file des Carmes de la réforme thérésienne.

Ste Thérèse de JésusTout comme celui-ci, la Sainte du Carmel nous a laissé une œuvre écrite que l'on peut bien considérer comme l'un des joyaux de la littérature chrétienne. Elle n'y traite, en définitive, que d'un seul sujet, celui de l'oraison dont nous avons parlé plus haut. Chacun de nous, depuis notre baptême, nous portons enfoui au plus profond de notre cœur, le Soleil de Justice, le Créateur du monde. Que nous y pensions ou non; que nous l'aimions ou que nous le rejetions, c'est Lui qui nous donne la vie et la lumière, c'est Lui qui nous donne de respirer et de chanter. Faire oraison, c'est exposer notre âme, ne fût-ce qu' une fraction de seconde aux rayons de ce soleil pour nous laisser réchauffer et, mieux encore, brûler par Lui. Celui qui essaie de mettre en pratique l'enseignement de la Mère Thérèse voit peu à peu sa vie se transformer.

Elle mourut à l'âge de 67 ans, usée par les travaux et les courses apostoliques dues à ses fondations. Avant d'expirer, elle s'écria:
«Mon Seigneur et mon Époux! Elle est venue l'heure où mon âme va pouvoir se rassasier de Vous que j'ai tant désiré!».

Fr. Joseph Baudry carme (1934-1999), article paru dans Carmel Horizon 2000