dimanche 22 mars 2020

Homélie pour le 4ème dimanche de Carême, année A

Duccio di buoninsegna, 1311
Chers frères et sœurs, les textes de la liturgie de ce jour nous invitent à méditer sur le thème de la vision. Tous nous voyons et, pourtant, nous ne voyons pas. Ou plutôt il faudrait dire : Tous nous voyons et, pourtant, nous ne voyons pas comme Dieu. Nous voyons bien avec nos yeux de chair mais nous ne voyons pas comme Dieu voit toute chose, dans une connaissance intérieure. « Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 S 16, 7).

Le péché originel nous a plongés dans l’obscurité, il nous a aveuglés, et tout l’enjeu de la vie spirituelle sera justement de nous rendre la joie de la vision. Si notre frère, le bienheureux père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, a intitulé son manuel de théologie spirituelle carmélitaine « Je veux voir Dieu », c’est parce qu’il a bien saisi cet aspect de la vie chrétienne. Ce désir de voir Dieu habite le cœur de chaque être humain. Dieu lui-même a mis ce désir en nous, et tous, autant que nous sommes, nous crions plus ou moins consciemment : « je veux voir Dieu ».

Ce cri s’accompagne alors d’une autre demande : « Qui nous donnera de voir Dieu ? ». Nous cherchons un maître qui nous enseigne l’art de voir Dieu, un médecin qui nous guérisse de notre cécité. Cette cécité est commune à tous les hommes. Comme l’aveugle-né, nous ne sommes pas aveugles d’abord du fait de notre péché personnel ou de la faute de nos parents, mais du fait de notre condition d’homme, blessée par le péché de nos premiers parents. En guérissant les yeux de l’aveugle-né, Jésus lui permet de voir la lumière du jour. En le guérissant, il révèle aussi à ses disciples et à cet aveugle qui il est : la lumière du monde. Il est ce Prophète que nous attendions. Il est ce Maître qui nous donnera de voir Dieu et qui nous donnera de voir comme Dieu.

La guérison de l’aveugle-né devient alors un signe, un signe qui révèle les cœurs. Pour les uns, ce signe révèle que les temps messianiques sont arrivés et que le Christ est le Messie attendu. Le prophète Isaïe n’avait-il pas annoncé l’avènement d’un mystérieux Serviteur qui serait « la lumière des nations » et dont la mission serait d’ouvrir « les yeux des aveugles », de faire « sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres » (cf. Is 42, 6-7) ? Ceux qui reconnaissent ce signe entre d’ores-et-déjà dans la joie pascale qui vient.

Pour les autres, pour les pharisiens de l’évangile notamment, ce signe va révéler l’obscurité de leur cœur et, par leur obstination à ne pas voir, provoquera entre eux la division, le mensonge, l’erreur,… autant de fruits du mauvais esprit.

L’interrogatoire qu’ils imposent à l’aveugle-né se terminera alors par ce jugement cinglant, en parfaite opposition avec celui de Jésus : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Cet interrogatoire, en réalité, ne visait pas à découvrir la vérité mais bien plutôt à la voiler, à la falsifier, à la détruire. La vérité, les pharisiens ne veulent pas la découvrir car elle remettrait en cause leurs enseignements et leurs pratiques douteuses, les fondements de leur vie. Pour ne pas la voir, ils sont obligés d’entrer plus profondément dans l’obscurité de leurs ténèbres intérieures. Ils se coupent davantage de la lumière qui pourrait les aider à en sortir. C’est pourquoi ils finissent par jeter dehors ce signe qui remet en cause leurs fausses certitudes.

C’est pour ces raisons que les pharisiens ont rejeté l’aveugle-né, ce sera pour ces mêmes raisons qu’ils rejetteront le Christ en le crucifiant. Lui, pourtant, était venu pour eux et c’est pour eux, pour les sauver de leurs ténèbres, qu’il s’offre sur la Croix. Loin de les condamner, Jésus aux combles de ses souffrances, continuent de les regarder avec compassion, continue d’invoquer sur eux la miséricorde : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). « Père pardonne-leur, ils sont aveuglés par leur péché ». En s’offrant en sacrifice sur l’autel de la Croix, il sait qu’il méritera pour eux de nouveaux dons, source d’une lumière plus puissante, une lumière remplie d’amour et de miséricorde, qui, peut-être, ouvrira leurs yeux aveuglés. C’est devant le crucifié que les yeux s’ouvrent. Combien de personnes, à commencer par notre Mère sainte Thérèse, se sont convertis devant le signe du trop grand amour de Dieu pour les hommes ?
Carmes Fribourg / Rechthalten

Oui, Jésus ne désespère jamais de voir les cœurs endurcis sortir de leurs ténèbres pour s’ouvrir à sa lumière. C’est pourquoi, jusqu’à la fin de sa vie terrestre et jusqu’à la fin des temps, lui le Grand Prêtre, intercède devant son Père pour la conversion des pécheurs.

Et, par grâce, il invite l’Église, son Épouse, objet de son amour miséricordieux, à le suivre sur ce chemin. S’il a commencé à ouvrir nos yeux, c’est aussi pour que cette connaissance de nous-même et le pardon reçu, nous donne le désir de nous associer à sa prière pour les pécheurs. C’est dans cette prière que nous apprendrons à voir comme Dieu voit, à voir avec bonté et miséricorde.

Dans sa huitième Exclamations, la Madre nous livre un beau témoignage de prière pour les pécheurs. Je voudrais maintenant vous la partager.
« [Seigneur,] Vous dites : ‘‘Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés, et je vous consolerai’’. Que voulons-nous de mieux, Seigneur ? Que demandons-nous ? Que cherchons-nous Pourquoi ceux du monde se perdent-ils, si ce n’est en cherchant le délassement ? Dieu secourable, ô Dieu secourable ! Qu’est-ce là, Seigneur ? Oh ! quelle pitié ! Quel grand aveuglement ! Nous le cherchons là où il nous est impossible de le trouver ! Ayez pitié, Créateur, de vos créatures. Considérez que nous ne nous connaissons pas nous-même, que nous ne savons pas ce que nous demandons, que nous ne soupçonnons pas ce que nous demandons. Donnez-nous, Seigneur, la lumière ; considérez qu’elle nous est plus nécessaire qu’à l’aveugle-né qui désirait voir clair et ne le pouvait pas. Aujourd’hui Seigneur, on ne veut pas voir clair. Oh ! le plus incurable des maux ! Ici, mon Dieu, doit se montrer votre pouvoir, ici votre miséricorde. Oh ! la rude chose que je vous demande, mon vrai Dieu, aimer qui ne vous aime pas, ouvrir à qui ne vous appelle pas, donner la santé à qui se complaît dans la maladie et poursuit la maladie ! Vous dites, mon Seigneur, que vous venez à la recherche des pécheurs ; voilà, Seigneur, les vrais pécheurs. Ne considérez pas notre aveuglement, mon Dieu, mais tout le sang que votre Fils a répandu pour nous. Que votre miséricorde resplendisse sur tant de malignité ; considérez, Seigneur, que nous sommes votre ouvrage. Accordez-nous le secours de votre bonté et de votre miséricorde ».
En ce temps de Carême, à la suite du Christ et de tous les aveugles qui l’ont laissé guérir les yeux de leur cœur, prions pour les pécheurs, et d’abord pour nous-mêmes ; offrons le sacrifice de l’autel pour notre conversion et pour celle du monde entier, afin qu’un jour nous puissions tous nous réjouir ensemble dans la Jérusalem céleste (Laetare Ierusalem). Amen.

Fr. Elie-Joseph du Sacré-Coeur de Jésus, ocd